Forum Culturel Mondial de Porto Alegre
Pour que vive l'Exception Culturelle...

Le forum social mondial a réuni plus de 60.000 personnes pour sa deuxième édition à Porto Alegre -Brésil- du 31 janvier au 5 février 2002. Pour la première fois, il a été précédé d'un forum syndical mondial qui a permis à de très nombreux syndicats issus de tous les continents de confronter leurs points de vue, d'affermir les liens à la recherche d'alternatives et d'initiatives communes face à la mondialisation libérale. Pour cette deuxième édition, la palette des conférences, séminaires et ateliers s'est étoffée.

On ne peut que se réjouir de la mise en place au sein du forum social mondial 2002 d'un espace de débat et de réflexion autour de la culture. Celui-ci s'est tenu du 1er au 4 février 2002 dans la maison de la culture de Porto Alegre, à l'initiative pour l'essentiel du Monde Diplomatique et du groupe culture d'ATTAC France. Nous avons pu prendre part au débat en faisant prévaloir l'exigence de l'exception culturelle à court terme tout en oeuvrant pour la mise en place dans les meilleurs délais d'un instrument juridique international contraignant. Tel était le sens de la contribution de notre Fédération : " l'exception culturelle ". Nous avons pu, lors des débats, attirer l'attention sur la nécessité de bien distinguer les droits de propriété industrielle des droits d'auteurs et droits voisins afin que la mainmise des groupes sur les brevets, en particulier dans le domaine de la santé, ne soit en aucune manière confondue avec les droits légitimes des créateurs et des artistes interprètes. Un large consensus est apparu dans les débats sur la nécessité de lier exception culturelle et diversité culturelle. Ainsi Luciana Castellina (elle présidait Italia Cinéma, l'équivalent d'Unifrance, dont elle vient de démissionner suite aux pressions de S. Berlusconi) s'est prononcée pour " une bataille essentielle contre la libéralisation au sein de l'OMC ". Bruno Delaye, représentant du ministre des affaires étrangères, a précisé " qu'il n'y a pas de diversité culturelle internationale sans exception culturelle aux règles de l'OMC ". Telle était la position défendue par Cheik Omar Sissoko, réalisateur malien, et Robert Guédiguian. Louise Beaudoin, Ministre des relations internationales du Québec lançait un appel aux gouvernements de " ne pas faire d'offres de libéralisation au sein de l'OMC ".

Les participants ont insisté sur la mise en place d'un instrument juridique international contraignant pour la reconnaissance de la diversité culturelle. Ce fut en particulier la position défendue par Bruno Delaye et Louise Beaudoin, respectivement au nom des gouvernements français et québécois. Plusieurs participants ont argumenté sur l'objectif d'exclusion culturelle (exclure la culture des principes de libéralisation et de marchandisation), en particulier B. Cassen et M. Le Glatin pour ATTAC.

Un groupe de travail constitué de Robert Guédiguian, Claude Michel et des représentants du gouvernement du Québec s'est réuni à l'issue des conférences afin de rédiger la résolution finale. Le texte suivant a été proposé :

" La globalisation ne circule pas seulement sur la route de l'économie. Elle emprunte les autoroutes de la convergence auxquelles nous préférons les chemins de traverse de la culture. La mondialisation de l'imaginaire en cours se heurte à des résistances. L'exception culturelle est un des piliers de l'opposition à cette uniformisation. Elle ne suffira pas à préserver la diversité culturelle aujourd'hui menacée (pour l'exemple, les écrans de cinéma du monde sont occupés à 85% par des films hollywoodiens). Il faut mettre en place des solutions durables, qui ne puissent pas être remises en cause en permanence et deviennent des garanties définitives, autour d'un instrument international contraignant, afin d'imposer à l'OMC et à toute instance de négociations commerciales l'exclusion culturelle parmi l'exclusion de tous les biens communs à l'humanité.

1. Diversité culturelle et exception culturelle

Les hommes, les groupes d'hommes, les communautés humaines de toute dimension ont besoin de fabriquer leur image, de voir des corps, des regards, des gestes qui leur ressemblent dans des histoires, qui se déroulent dans des lieux qu'ils reconnaissent. Aujourd'hui, l'image que les hommes se donnent d'eux?mêmes les constitue de la même façon que la langue qu'ils parlent. Il s'agit de notre définition personnelle, de notre identité, du rapport que nous entretenons à notre histoire individuelle et collective. Bref, il s'agit de notre miroir. C'est d'autant plus grave que l'image, sur tous les supports présents et à venir, est aussi importante dans notre formation que l'école et la famille. Ceci vaut bien sûr pour le livre, la chanson, la musique, le spectacle vivant et l'ensemble des biens culturels. La divertité culturelle ainsi définie fait en apparence l'unanimité, jusque, et y compris, chez les "maîtres du monde" qui sont les patrons de l'oligopole planétaire. C'est, dès que l'on parle des moyens de la préserver, ou mieux de la développer, que cette belle unanimité s'écroule comme un château de cartes. En effet, la diversité culturelle est conditionnée par la liberté des états et des regroupements régionaux de mettre en oeuvre toute forme de politique publique qui garantisse l'existence de leur production propre, y compris contre les règles du marché.

Dans le cadre de l'OMC, en apparence, les choses sont tranquilles : seuls 19 pays ont à ce jour déposé des offres de libéralisation, l'Union européenne maintient la position défendue à Seattle lors de l'ouverture de la ronde Doha. En réalité, les États-Unis d'Amérique exercent un chantage sur la Chine, Taipeh et la Corée du sud, opèrent une stratégie de contournement en abandonnant la carotte des supports traditionnels pour brandir le bâton de la libéralisation sur les nouveaux supports électroniques. L'Union européenne est elle-même minée de l'intérieur : le gouvernement de S. Berlusconi refuse toute poursuite d'une politique publique européenne entraînant avec lui plusieurs gouvernements du Nord. En 2001, le Brésil, la Suisse ont déposé des offres de libéralisation qui peuvent générer un " effet domino ". Face à ces menaces sourdes, l'exception culturelle revient plus que jamais à l'ordre du jour comme le mot d'ordre le plus efficace aujourd'hui car tout glissement, aussi infime soit?il, dans le cadre de l'OMC serait irréversible. L'exception culturelle devra être préservée jusqu'à l'avènement d'un instrument international.

A ce moment là, elle cessera d'être une exception pour devenir une règle.

2. Vers un instrument international contraignant

Si l'exception culturelle est à l'heure actuelle une condition nécessaire à la diversité culturelle, il faut dépasser le fait que la culture soit confinée au statut d'exception à l'intérieur d'accords commerciaux. De la même façon que les accords mondiaux sur la biodiversité et les changements climatiques doivent exister de leur propre autorité et établir leur propre norme, la diversité culturelle doit elle aussi s'affirmer durablement. D'où la nécessité d'un instrument international permettant d'exclure la culture des principes de libéralisation et de marchandisation.

Cet instrument international :

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